Rezension über:

Yannick Frizet: Louis XI, le roi René et la Provence. "Tout ainsi comme les nostres propres". L'expansion française dans les principautés du Midi provençal (1440-1483) (= Le temps de l'histoire), Aix-en-Provence: Presses universitaires de Provence 2015, 360 S., ISBN 978-2-85399-970-0, EUR 25,00
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Rezension von:
Lydwine Scordia
Département d'histoire, Université de Rouen
Redaktionelle Betreuung:
Ralf Lützelschwab
Empfohlene Zitierweise:
Lydwine Scordia: Rezension von: Yannick Frizet: Louis XI, le roi René et la Provence. "Tout ainsi comme les nostres propres". L'expansion française dans les principautés du Midi provençal (1440-1483), Aix-en-Provence: Presses universitaires de Provence 2015, in: sehepunkte 16 (2016), Nr. 4 [15.04.2016], URL: http://www.sehepunkte.de
/2016/04/27509.html


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Yannick Frizet: Louis XI, le roi René et la Provence

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Ce nouveau volume de la collection "Le Temps de l'histoire" consacre aux possessions de celui qu'on appelle le roi René une étude à nouveaux frais. L'auteur y met explicitement en pratique une méthode fondée sur l'analyse des grandes lignes chronologiques (diachroniques) et de fines études de cas locaux (synchroniques). La macro-histoire du règne de Louis XI s'enrichit de micro-histoires des "principautés du Midi provençal".Y. Frizet rompt avec une historiographie régionale qui souffre à parler de Louis XI et une histoire nationale qui entérine le gain de la Provence comme un accroissement prévisible par le machiavélique Louis XI. En élargissant les bornes chronologiques aux années 1440-1483 et en dilatant l'espace géographique aux états périphériques, Y. Frizet met en évidence les imbrications de l'histoire.

Le livre est pourvu d'annexes en partie inédites (voir les pièces IV : Mémoire donné par Louis XI au seigneur de Previlly pour acceptation de la médiation de Saladin d'Anglure et Pierre Leroy dans la négociation sur le fait de l'héritage de René d'Anjou, 23 avril 1475; V : Instruction aux commissaires de Louis XI envoyés à Pertuis devers René d'Anjou pour le règlement de sa succession, 24 avril 1475 - toutes deux transcrites du registre du chancelier Pierre Doriole, BnF, fr. 10187; VI. Rapport de François de Genas, trésorier du Languedoc, à Louis XI sur son ambassade aixoise auprès de René d'Anjou, au sujet de l'arrentement du duché de Bar, 4 juin 1480 - transcrit de AN, J 586). Cinq cartes soutiennent les développements (voir les fig. III: Le voyage du dauphin Louis en 1447 et les évêchés pro-français; fig. IV: La guerre de Provence (avril-août 1481 et autres zones de conflit; fig. V: Val d'Oule et Gapençais : des territoires disputés (1440-1481). Ces nouvelles sources permettent à Y. Frizet d'infléchir l'historiographie, sans rien de péremptoire ou de définitif, dans un style clair - le livre gagnerait à la suppression de quelques répétitions.

Mon attachement familial à ces régions autant que mes travaux sur Louis XI expliquent tout l'intérêt pris à lire ce livre ambitieux qui écorne l'image du roi René et finalement amplifie celle de Louis XI. Y. Frizet voit bien l'extraordinaire capacité royale à mener de front plusieurs politiques (distinctes ou complémentaires?), son absence de vision monolithique, la connaissance qu'a le roi de la géographie, le rôle des intermédiaires, l'instabilité des situations, l'importance de l'argent dans son gouvernement (voir le Tableau estimatif des très importantes aides financières de Louis aux Anjou, où sont distinguées les sommes promises: 1 223 825 livres tournois, et les sommes versées: 446 700 livres tournois)...

Quels sont en quelques mots les acteurs (voir le Tableau généalogique - qu'il faudrait compléter par une chronologie) et les enjeux ? René d'Anjou (1409-1480), fils de Louis II et de Yolande d'Aragon, est roi de Naples et de Jérusalem, duc d'Anjou, comte de Provence et de Forcalquier, duc de Bar, duc de Lorraine. Il a un fils Jean II et un petit-fils Nicolas qui meurent respectivement en 1470 et en 1473. Le frère de René d'Anjou, Charles Ier, comte du Maine, meurt aussi en 1473. Son neveu, Charles II du Maine/Charles III de Provence meurt en 1481. Les sœurs de René ont engendré d'autres neveux: René II de Lorraine (de Yolande, femme de Ferri II de Lorraine) et Louis XI (de Marie d'Anjou, femme de Charles VII). Les aléas de la génération, les statuts différents des terres et le contexte contribuaient à offrir une quantité de possibilités. La proximité du lignage, l'appartenance au sang de France, le prestige des possessions sont contrebalancés par l'absence d'affinités entre René et Louis XI: Lecoy de la Marche parle de René comme du "vivant antipode" du roi (289). Le "grand amour" qui ponctue les lettres royales relève évidemment de la norme naturelle des relations entre un neveu et son oncle.

Y. Frizet a organisé son livre en quatre parties: Un dauphin de France projeté dans le Midi (1440-1456); La mêlée franco-angevine et le Midi provençal (1461-1473); Evincer les Anjou jusqu'en Provence (1474-1480); Mise sous tutelle du comté de Provence (1480-1483).

La première partie (29-74) permet de présenter l'espace (Dauphiné, mais aussi les états périphériques: Comtat-Venaissin, Orange, Monaco) et de montrer les liens du très actif dauphin Louis avec les seigneurs frontaliers et même au-delà de la frontière (39: exemple de l'hommage des nobles de la baillie des Montagnes). On y lit également les conflits du dauphin avec l'évêque de Gap. L'incorporation de facto de la ville au Dauphiné est complétée par une recherche dans les archives de la Chambre des comptes de Grenoble sur ses droits (de jure) sur Gap (49). Certaines pratiques de gouvernement (fiscalité, juridiction, droits) sont déjà manifestes chez le dauphin. Y. Frizet attire l'attention sur les itinéraires (du dauphin, du passage des troupes), la complexité administrative - qu'il faudrait compléter par les travaux de Kathleen Daly et Léonard Dauphant.

On pourrait intituler la deuxième partie (75-134) le temps de la déception: celle des Anjou quand Louis XI s'entend avec le duc de Milan; celle due à la guerre du Bien public à laquelle participent les Anjou, sauf René et son frère Charles Ier, mais le premier louvoie, et le second fuit à Montlhéry. L'hécatombe des Anjou entre 1470 et 1473 modifie le contexte. Jusque là, et Y. Frizet insiste à plusieurs reprises sur ce point, Louis XI n'avait montré aucune convoitise pour la Provence. Tout va changer avec le testament de René (PJ, n° III) en faveur de son neveu, Charles II, héritier universel, sauf pour le Bar donné à René II de Lorraine. Commence le temps de la rupture, troisième partie (135-218) avec la saisie des duchés d'Anjou et de Bar ordonnée en juillet 1474. La peur qui grandit entre les princes. Les rumeurs qui les éloignent les uns des autres. La coalition de 1475 rassemble tous les princes, y compris René d'Anjou, contre Louis XI et René II. Le roi René a-t-il pensé à laisser la Provence à Charles le Téméraire? On n'en trouve aucune trace (146), même si Louis XI l'a cru ou a feint de le croire. Le roi ordonne le procès de René d'Anjou (148-149), accusé de lèse-majesté (6 avril 1476) - le thème serait à développer. Le procès ne sera pas porté à son terme vu le grand âge et la proximité de lignage, mais on peut penser qu'il a servi d'avertissement et d'occasion pour Louis XI de rassembler une argumentation contre son oncle maternel: droits venant de sa mère Marie d'Anjou (PJ, n° V), ceux qui a "achetés" à sa nièce, Marguerite d'Anjou, femme d'Henri VI d'Angleterre, somme correspondant au manque à gagner (PJ n° IV)... L'entente entre le roi et son oncle se fait grâce à l'argent (10 000 livres par an pendant six ans) qui dénoue le conflit autant qu'il enferme René dans une dépendance financière. Louis XI applique sa méthode: l'argent, l'infiltration administrative, les honneurs, l'utilisation des évêques, sans oublier l'efficacité des hommes du roi. On pense en particulier au général des finances, François de Genas (ambassade du 4 juin 1480) qui promet au roi qu'il sera "le seigneur de la mer de deça" (181) - un reflet de la réalité ou une promesse flatteuse ?

René meurt en 1480, son héritier Charles III de Provence en 1481, Louis XI devient alors l'héritier de la Provence. Mais rien, ici encore, ne se fait de manière convenue. La quatrième partie apporte des informations sur "l'union" entre la Provence et le royaume, sous les auspices de Palamède Forbin, lieutenant et gouverneur général de Provence, très vite suivie de la guerre peu connue de Provence en avril-août 1481, et de la reprise en main par Guillaume Briçonnet avec occupation militaire et "annexion".

Parmi les thèmes intéressants recoupant les différentes parties du livre, on retiendra les nombreux développements sur l'économie où Y. Frizet montre un Louis XI très au fait du grand commerce méditerranéen - le sujet divise encore les historiens; et les informations inédites sur les messes célébrées pour le repos de l'âme de Louis XI en Provence (268-278); et les passages consacrés à Giuliano della Rovere (légat et archevêque d'Avignon, futur Jules II) qui est, semble-t-il, le seul à tenir tête au roi.

Le dossier des relations de Louis XI avec les principautés s'étoffe et permettra de faire des comparaisons. Quelles sont les spécificités de la politique royale envers la Maison d'Anjou?

Je terminerai ce compte rendu par l'évocation d'un tableau qui aurait pu servir de point de départ au livre. En 1840, Pierre Révoil achève "La donation de la Provence à la France". Dans une des salles du Plessis-lès-Tours, on voit un immense Palamède Forbin (le tableau avait été commandé au peintre par Auguste de Forbin, directeur du Louvre) entouré de pages et d'écuyers portants ses blason, insignes, armes, regardant Louis XI lire le testament de Charles III le faisant comte de Provence (réminiscence de "Tu m'as comte, je te fais roi"). À lire Y. Frizet, on mesure les décalages avec la réalité de l'annexion. La légende du gain de la Provence reste à faire. Attendons pour l'instant le volume annoncé à paraître sur la partie artistique de la thèse d'histoire de l'art de Y. Frizet "Munificence et stratégie de Louis XI dans l'aire provençale (1440-1483)".

Lydwine Scordia