Rezension über:

Henri Bresc: Le livre de raison de Paul de Sade (Avignon, 1390-1394) (= Collection de documents indédits sur l'histoire de France ; Vol. 65), Paris: Éditions du Comité des Travaux Historiques et Scientifiques 2013, 569 S., ISBN 978-2-7355-0788-7, EUR 50,00
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Rezension von:
Armand Jamme
CNRS, Université Lyon 2
Redaktionelle Betreuung:
Ralf Lützelschwab
Empfohlene Zitierweise:
Armand Jamme: Rezension von: Henri Bresc: Le livre de raison de Paul de Sade (Avignon, 1390-1394), Paris: Éditions du Comité des Travaux Historiques et Scientifiques 2013, in: sehepunkte 14 (2014), Nr. 6 [15.06.2014], URL: http://www.sehepunkte.de
/2014/06/24393.html


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Henri Bresc: Le livre de raison de Paul de Sade (Avignon, 1390-1394)

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Henri Bresc offre ici aux historiens et aux linguistes une édition soignée d'un document singulier, dont la portée en terme d'histoire des sociétés urbaines apparaît, à la lecture, évidente. Chacun des comptes qui compose Le livre de raison de Paul de Sade est édité en page gauche, de manière à ce que figure en regard, en page droite, sa traduction. Edition et traduction des pièces annexes, c'est-à-dire des billets et feuilles glissées dans les pages du livre, viennent ensuite. Muni d'une introduction de plus de 80 pages qui met en scène l'ouvrage en donnant au lecteur les éléments indispensables à la compréhension du texte, édition et traduction sont en outre agrémentées de trois index, nominum, locorum et rerum, sans doute perfectibles, et d'un glossaire qui permettent de parcourir différemment l'ensemble des quelque 570 pages que compte ce riche volume publié par le CTHS. On peut regretter l'absence de quelques photographies qui auraient donné à voir au chercheur la main de Paul de Sade.

Les travaux sur les livres de raison tout spécialement en France ont connu on le sait un regain d'intérêt dans les années 70, alors que triomphait l'histoire sociale. Ces sources contenaient des documents et des mentions relatives à la gestion de patrimoines familiaux, conservaient mémoire des naissances, mariages, décès, fourmillaient d'informations climatiques, médicales, révélaient même parfois l'intime. On s'est aperçu aussi qu'ils contenaient des inventaires de biens, des contrats divers, ainsi que des commentaires sur les événements politiques. Les Archives nationales ont entrepris un recensement des livres conservés à la section des archives privées. En Provence même un ouvrage de synthèse a vu le jour en 1995 (M.-R. Bonnet). Il faut dire que le livre de raison le plus ancien conservé à ce jour pour l'espace français est celui du marseillais Jean Blaise, employé comme médecin par le roi Robert. Ce n'est toutefois qu'à la fin du XIVe siècle qu'ils deviennent assez nombreux.

Celui de Paul de Sade (Sado en latin, en fait Saze dans l'actuel département du Gard) n'est qu'un de ces ouvrages, mais il se trouve qu'il apporte des renseignements sur la langue parlée et écrite, mêlée d'italianismes et de gallicismes, et sur les activités de la noblesse et de la bourgeoisie marchande dans et autour d'Avignon à la fin du XIVe siècle, tout à fait inédits.

Comptant quelque 950 articles, l'ouvrage ne conserve mémoire que d'une trentaine d'événements et de faits relatifs à la famille de son auteur. De prime abord, il apparaît bien plus comme un livre de comptes que comme un livre de raison. L'organisation du texte et le texte lui-même l'apparentent d'ailleurs aux ouvrages tenus par l'agent de Francesco di Marco Datini à Avignon, Boninsegna di Matteo, ce qui a permis d'assimiler Paul de Sade à cette catégorie d'individus si bien représentée dans l'Avignon pontificale les marchands-banquiers. De ces apparences, de ces valeurs, l'introduction d'Henri Bresc fait justice. Le livre compte 187 feuillets, au format qui est au XIVe siècle celui du manuel, une qualification que Paul de Sade donne d'ailleurs à son ouvrage. Portant un "C" sur sa couvrure de parchemin, ce manuel faisait partie d'un ensemble composé d'au moins quatre éléments comparables, marqués A, B, C, D. La bonne tenue graphique et la rareté des amendements du volume "C", seul conservé, indiquent qu'il a été élaboré pour être consulté. L'homogénéité de l'orthographe et la maîtrise du calcul apportent la preuve que Paul avait reçu une bonne formation, mais aussi qu'il s'imposa une vraie discipline. Toutes les opérations sont inscrites de manière récapitulative tous les 8-10 jours, sauf lorsque l'auteur est en voyage, ce qui avant son mariage est assez fréquent. En mars 1391, il se rend à Compostelle; à l'été, on le trouve en France; il y repart à l'automne, poursuivant sa route jusqu'en Angleterre et en Flandre. L'écriture s'interrompt alors pendant presque six mois: on saisit que le livre de Paul de Sade ne quitte jamais son hôtel d'Avignon.

Même s'il est l'unique document permettant d'appréhender la manière dont Paul de Sade gère ses affaires, Henri Bresc en révèle bien des caractères. Les ouvrages cotés A, B, C et D n'ont pas le rôle qu'assument les livres-maîtres dans les grandes sociétés commerciales. Le démontrent toutes ces références à des ouvrages parallèles - un compte de la maison, un livre de recettes, un livre de dépenses, un petit livre de dépenses des vignes, un livre des loyers, un "compte de la mine" - tenus, à l'exception du compte de la maison, par celui que l'on pourrait considérer comme

l'intendant de Paul de Sade, Salvestro di Tieri, mais dont les soldes ne sont ni intégrés, ni rappelés en référence dans le livre "C". Ce "manuel" consigne en fait tous les comptes créés par Paul de Sade, en suivant grosso modo un ordre chronologique, troublé par le manque de place qui nécessite de faire des renvois lorsque l'un de ceux-ci devient trop fourni. Lorsqu'un compte est réglé, il est barré et affublé d'un "finat". Paul de Sade n'est pas engagé dans de complexes opérations commerciales et bancaires et use de ce fait d'une comptabilité en partie simple. Son manuel ne permet donc pas de dresser un bilan à une date donnée de l'actif et du passif du rédacteur. Il n'a valeur que d'aide-mémoire, n'est qu'un soutien dans le gouvernement de ses affaires, bref n'est pas le compte d'un marchand attentif au gain réalisé lors de chaque opération.

Il révèle néanmoins l'extrême diversité des activités de Paul de Sade, qui gère avec Peyre Usol une société, participe au consortium qui tient un péage à Tarascon, à un autre qui administre les moulins de Courthézon, possède une boutique à Avignon, donnée en gérance à un cousin qui vendait des étoffes, entre dans le commerce de la cire, sans grand succès, mais aussi dans celui du sel, ce qui lui fit gérer le transport de 1700 à 1800 tonnes de sel soit entre le tiers et la moitié de ce que transportaient 25 ans plus tôt Datini et ses associés (C. Villain-Gandossi) - et investit simultanément sur une nef à Marseille en partance pour le Levant. Pour apprécier la modernité des techniques qu'il utilise - qu'Henri Bresc juge peut-être un peu sévèrement (27), Paul usant quand même de la lettre de change - il est impossible de se tourner vers la documentation notariale qui n'a pas été conservée. Mais le livre C offre des éclairages significatifs sur les contrats relatifs au commerce des étoffes, de la cire, du sel et surtout de l'argent. Sur ce point, Henri Bresc est très clair: l'activité de Paul de Sade n'est pas celle d'un banquier. Il emprunte diverses sommes pour ses affaires, accorde à des individus qu'il connaît des sommes parfois importantes, moyennant une reconnaissance de dette (polissia ou obligansa), reçoit en garde des sommes qui lui permettent parfois de compléter ses propres investissements. De fait lorsqu'il est contraint d'emprunter 32 florins au juif Aquinet Naquet, même s'il dépose en gage des bijoux évalués 54 florins, las montas s'élèvent à 7 florins, soit un taux d'intérêt annuel de 33%, quelque peu prohibitif ! Lui-même n'exige pas un intérêt aussi élevé. A l'égard des petits emprunteurs qui sont souvent des gens qu'il emploie par ailleurs, il semble que non seulement il n'ait réclamé aucun intérêt, mais que de surcroît il ait laissé courir leur dette assez longtemps.

Le livre C apporte surtout de nombreuses informations sur son auteur et son environnement. Du vivant de son père, Paul habite son propre hôtel à Avignon dans la rue de la Fusterie. Réparations et reconstructions donnent une idée des volumes développés autour d'une cour, puis à l'étage, au bout d'un escalier à rampe, autour de plusieurs pièces de réception lambrissées. Noble, Paul de Sade cultive les éléments qui attestent de son rang, fait construire des merlons sur la façade de son hôtel, affiche ses armoiries, achète des armes pour la guerre et pour les joutes, qu'il prête et fait restaurer. Il joue aux dés pendant les douze jours de Noël, mais aussi au jeu des tables, avec la bonne société de la ville, marchands, juristes, notaires, officiers du pape, voire quelques hauts aristocrates de passage... comme le comte d'Armagnac. Il fait placer ses armes sur ses livres, commande à un peintre de Montpellier un Saint Christophe et un Saint Antoine, éléments d'une religiosité polymorphe qui lui fait maintenir les liens cultivés par sa famille avec les franciscains, mais aussi honorer Jacques, au nom duquel il entreprend un voyage de trois mois à Compostelle, ainsi que le grand saint des schismatiques avignonnais, Pierre de Luxembourg. Paul possédait une esclave tartare achetée à Marseille, Cali, revendue après son mariage, à la fin de l'année 1392, avec Catherine de Barleton, originaire de Die. C'est alors qu'il renonce aussi à la mobilité, abandonne les voyages, entre au service de Clément VII comme huissier. Au cours du pontificat de son successeur son influence grandira. De 1396 à 1398, il sera maître de salle, c'est-à-dire responsable du service de table du souverain pontife, et ses bonnes relations avec les Aragonais qui tenaient alors le haut du pavé seront sanctionnées lors du séjour du roi Martin Ier à Avignon par son élévation en 1397 au titre de conseiller et auditeur du roi! Il est vraiment dommage que le manuel "D" ait été perdu. On y aurait sans doute mieux perçu le train de vie d'un officier des princes. Car le patrimoine de Paul de Sade, tel que le révèle le livre "C", était loin d'être négligeable: trois ou quatre hôtels compris dans des livrées cardinalices, trois autres dans la ville - des résidences qui le mettaient en contact avec des membres du sacré collège (Brancaccio, Corsini, Lautrec, etc.) - mais aussi des maisons divisées en appartements et, dans la juiverie, des chambres louées à l'unité. Il était aussi propriétaire d'une auberge, de trois tavernes et de boutiques, sans doute au rez-de-chaussée de ses hôtels, occupées par des fustier, tailleur, primeur du Dauphiné, saunier, etc. Les revenus des loyers devaient lui procurer entre 400 et 600 florins par an, même si les prélats étaient souvent mauvais payeurs. Paul disposait en plus de vignes au sud de la ville dont il surveillait la production de très près, pour sa consommation personnelle, mais aussi pour la vente, entre autres au futur Benoît XIII, alors cardinal de Luna. Comme le souligne à raison Henri Bresc, Paul de Sade avait de quoi mener une existence de pur rentier. Le manuel "C" révèle au contraire un homme extrêmement entreprenant, attentif à la gestion de son parc immobilier, qu'il agrandit et fait restaurer en faisant appel à des entrepreneurs bourguignons, gavots et lombards, et qui de surcroît se lance dans le commerce du sel, de la laine, de la toile, de la cire...

Avec cette édition et cette traduction, c'est donc moins un livre de comptes ou un livre de raison qu'Henri Bresc nous donne à voir que cinq années de la vie d'un petit noble avignonnais, qui gère attentivement ses biens et se lance activement dans le négoce sans se soucier de déroger à son rang. Le texte de Paul de Sade montre que cette frontière entre noblesse et bourgeoisie que les historiens voudraient nette est bien perméable. Sorte de touche-à-tout ce qui se vend ou s'échange, semblable en définitive à cette figure bien connue qu'est le marchand italien des XIIIe-XIVe siècles, Paul de Sade attache aussi à la qualité de sa propre existence toute l'attention qui sied à un aristocrate et affiche la noblesse de ses origines jusqu'au fronton de son hôtel. Rares sont on le sait les illustrations concrètes de la vie de la petite noblesse urbaine, en Provence comme ailleurs, et l'on ne peut donc que louer Henri Bresc d'avoir bien voulu nous livrer enfin, à travers cette édition-traduction munie de son indispensable apparat critique, le produit d'un travail et d'une réflexion pluri-décennale sur une source singulièrement riche qui nous donne à voir un beau portrait, celui de l'industrieux Paul de Sade.

Armand Jamme