Rezension über:

Janna Bianchini: The Queen's Hand. Power and Authority in the Reign of Berenguela of Castile (= The Middle Ages Series), Philadelphia, PA: University of Pennsylvania Press 2012, XII + 350 S., ISBN 978-0-8122-4433-5, USD 69,95
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Rezension von:
Murielle Gaude-Ferragu
Histoire médiévale, Université Paris XIII
Redaktionelle Betreuung:
Ralf Lützelschwab
Empfohlene Zitierweise:
Murielle Gaude-Ferragu: Rezension von: Janna Bianchini: The Queen's Hand. Power and Authority in the Reign of Berenguela of Castile, Philadelphia, PA: University of Pennsylvania Press 2012, in: sehepunkte 13 (2013), Nr. 6 [15.06.2013], URL: http://www.sehepunkte.de
/2013/06/22215.html


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Janna Bianchini: The Queen's Hand

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Le beau titre de l'ouvrage de Janna Bianchini révèle d'emblée l'ampleur du questionnement historiographique posé par cette biographie très complète consacrée à une femme de pouvoir, certes moins connue que sa grand-mère, Aliénor d'Aquitaine, ou que sa sœur, Blanche de Castille, mais qui exerça un pouvoir considérable en Castille, aux côtés de son fils Ferdinand III. Bérengère de Castille (1180-1246) fut en effet l'une des femmes les plus puissantes d'Europe, d'abord comme reine-consort de León (de 1197 à 1204), puis comme reine régnante de Castille à partir de 1217, dans une sorte de co-gouvernement exercé avec Ferdinand III. 

Rappelons tout d'abord quelques éléments de sa biographie. Fille aînée du roi Alphonse VIII de Castille, Bérengère épousa en 1197 son cousin, le roi Alphonse IX de León, mariage diplomatique qui permettait d'apaiser des conflits récurrents, notamment au sein de territoires disputés situés à la frontière entre les deux royaumes (les Tierra de Campos), territoires dont elle reçut en propre la seigneurie. Elle eut cinq enfants de son époux, dont le futur Ferdinand III, mais en 1204, le pape Innocent III fit annuler leur mariage pour raison de consanguinité. Bérengère dut se résoudre à retourner vivre dans son pays natal. À la mort de son père en 1214, la Couronne de Castille passa à son jeune frère, Henri, encore mineur. La régence fut d'abord exercée par leur mère, Eléonore - pendant quelques semaines -, puis à sa mort, par Bérengère. Mais celle-ci eut à faire face à une importante révolte nobiliaire - fréquente lors des minorités royales -, et céda la tutelle du roi et la régence du royaume au comte Álvaro Núñez de Lara.

La situation se retourna à la mort de son frère en 1217, quand elle devint l'unique héritière du royaume de Castille. Néanmoins, elle ne conserva pas pour elle-même le pouvoir et décida, lors de la célèbre assemblée de Valladolid, d'élever son fils, Ferdinand, à la royauté. Elle demeura cependant à ses côtés pour gouverner, imposant son autorité dans tous les domaines, même régaliens (relations diplomatiques, arbitrages judiciaires...). Elle négocia ainsi l'alliance de Ferdinand avec Béatrice de Souabe (connue aussi sous le nom d'Elisabeth de Hohenstaufen), petite-fille de l'empereur Frédéric Barberousse, accroissant le prestige de la monarchie espagnole. Utilisant adroitement les multiples alliances tissées avec la noblesse de ses propres territoires, elle sut faire face aussi aux intrigues de la Maison concurrente de Lara, qui conspira pour établir sur le trône de Castille l'ancien époux de Bérengère. En 1230 encore, à la mort d'Alphonse IX, elle réussit le coup de force exceptionnel d'acquérir, au profit de son fils, la Couronne de León - écartant du trône les deux héritières désignées par le défunt, ses filles, Sancha et Dulce. Ainsi étaient réunis sous le même sceptre les royaumes de Castille et de León. Ce partenariat politique, entre une mère et son fils, était d'autant plus nécessaire que le "roi de guerre" multipliait, avec succès, les campagnes militaires en Andalousie, dans le cadre de la Reconquista.

Cet ouvrage, à la confluence entre histoire politique et histoire du genre, met donc en lumière l'importance du "pouvoir au féminin" dans l'Europe médiévale; pour en témoigner, l'auteur met à contribution toutes les sources disponibles sur la question, chroniques, lettres, mais surtout diplômes - puisque des centaines de diplômes royaux attestent de la participation de la reine aux actes pris par son père, son frère, ou son fils. L'apport historiographique est important: l'auteur s'interroge longuement sur les moyens ayant permis à Bérengère de construire et d'exercer son pouvoir. Aux explications traditionnelles sur la maternité réginale comme fondement du pouvoir (Miriam Shadis), Janna Bianchini ajoute un autre facteur qui lui semble essentiel: dans les territoires qui lui appartenaient en propre (à la frontière entre Castille et León), Bérengère sut créer des alliances efficaces avec les grands - nobles et prélats - grâce à un système actif de patronage. Ceux-ci recevaient leurs bénéfices "de la main de la reine" (The Queen's Hand) et juraient de la servir fidèlement.

Dans la continuité de l'historiographie anglo-saxonne, la définition de "l'office de reine" (Queenship) est au cœur de l'étude. Dans l'Espagne médiévale, les femmes pouvaient hériter de la Couronne et la transmettre. Comme reines régnantes, elles exerçaient l'Auctoritas, et ce dans tous les domaines. Cependant, contrairement à la monarchie anglaise qui permit à la reine Elisabeth Iere (1533-1603) de gouverner seule, la souveraine castillanne ne pouvait exercer son autorité que secondée d'une figure masculine - son mari ou son fils. Ce fut le cas, on l'a vu, de Bérengère, ce fut le cas aussi à la fin du XVe siècle d'Isabelle de Castille qui gouverna avec son époux, Ferdinand d'Aragon, le couple royal formant "une volonté en deux corps".

Dans la Castille du XIIIe siècle, la royauté fut donc bicéphale, exercée conjointement par une mère et son fils, l'un et l'autre incarnant des facettes complémentaires de l'autorité: Ferdinand était le roi de guerre et de justice, le saint roi de la Reconquista, disposant du plein exercice de la souveraineté. Bérengère incarnait un aspect plus féminin du pouvoir (du moins, sous la plume des chroniqueurs), une reine de médiation, de réseaux et d'alliances, une reine pieuse aussi, protectrice des églises et des monastères, une reine qui, dans tous les cas, ne pouvait exercer seule la plénitude des pouvoirs. Il est vrai que l'Espagne offrait la particularité d'être un "royaume de croisade"; le monarque était nécessairement un guerrier, ce qui n'était pas le cas d'autres Etats européens - à ce titre, peut-être manque-t-il dans l'ouvrage une perspective comparatiste qui permettrait de mieux définir les spécificités du "Métier de reine" dans l'Espagne médiévale.

Néanmoins, ce livre, intelligent et bien documenté, s'impose désormais comme une référence sur la question du pouvoir au féminin, de sa construction et de son exercice. Il fera date dans le domaine de l'histoire du genre.

Murielle Gaude-Ferragu