Rezension über:

Ingeborg Jostock: La censure négociée. Le contrôle du livre a Geneve 1560-1625 (= Travaux d'Humanisme et Renaissance; CDXXX), Genève: Droz 2007, 440 S., ISBN 978-2-600-01115-0, EUR 103,22
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Rezension von:
Wim François
Faculteit Godgeleerdheid, Katholieke Universiteit, Leuven
Redaktionelle Betreuung:
Julia A. Schmidt-Funke
Empfohlene Zitierweise:
Wim François: Rezension von: Ingeborg Jostock: La censure négociée. Le contrôle du livre a Geneve 1560-1625, Genève: Droz 2007, in: sehepunkte 9 (2009), Nr. 7/8 [15.07.2009], URL: http://www.sehepunkte.de
/2009/07/15113.html


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Ingeborg Jostock: La censure négociée

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Introduisant la notion de "censure négociée", l'auteur abandonne l'idée de censure en tant qu'acte d'interdiction pur et simple. Elle envisage la censure comme un processus, comprenant des actes et délibérations menant à une décision, telle que l'interdiction ou l'autorisation conditionnelle d'un certain livre. Généralement, les parties impliquées dans ce processus sont le pouvoir politique, les autorités ecclésiastiques, et les imprimeurs et marchands concernés. Les autorités ecclésiastiques, considérant le livre comme porteur d'information et d'idées, approuvent la littérature, lorsqu'elle est une source d'édification morale ou de perfectionnement intellectuel. Elles essayent à empêcher la publication des livres lorsque ceux-ci risquent d'engendrer ou de confirmer des idées erronées, ou entraînent les lecteurs à des occupations vaines ou à un comportement considéré dissolu. Les imprimeurs et marchands de leur part, visant à sauvegarder leurs intérêts commerciaux, ont parfois à recourir à des astuces et à leurs relations dans la sphère politique. Chez le pouvoir civile domine en effet la responsabilité de protéger les industries-clé de la ville, dont l'imprimerie fait partie, à moins que le maintien de l'ordre socio-religieux et des sensibilités diplomatiques ne le forcent de réagir plus fermement. L'auteur est convaincu que le décalage entre la norme législative et la pratique quotidienne d'arrangements informels, est commun à toutes les confessions pendant les temps modernes.

En privilégiant les études de cas fondées sur l'investigation des archives, et la lecture d'une littérature abondante, l'auteur nous donne une idée des pratiques informelles qui dominent l'exercice quotidien de la censure à Genève pendant les années 1560-1625. Certes, l'auteur commence par nous offrir un aperçu du monde genevois du livre et des ordonnances sur l'imprimerie. Étant donné que les autorités de la ville n'ont pour autant jamais développé un catalogue de littérature défendue, la législation est axée sur une censure préalable qui décide cas par cas, une manière donc très flexible et variant selon les conjonctures, économiques, diplomatiques ou autres. Parfois le contrôle de la qualité typographique est aussi pris en considération, car la médiocrité de la production imprimée se répercute sur l'image de la ville et de ses dirigeants politiques et spirituels.

Après ces idées préliminaires, l'auteur divise le corpus de son livre en trois périodes chronologiques. La première partie est consacrée à "l'Âge d'or" du livre réformé, mettant en évidence l'importance de la production religieuse au sein de l'imprimerie genevoise dans les années 1560-80. Pendant cette période, l'autorité de Calvin et de l'héritage qu'il a laissé sont à la base d'un équilibre presque parfait entre les pouvoirs civil et ecclésiastique. Comme illustration de la politique du livre à Genève pendant ces années, l'auteur traite les sujets suivants: (1) la concurrence entre les imprimeurs genevois autour du Bible et du Psautier, (2) la France protestante comme débouché de la production genevoise mais en même temps concurrent naissant, (3) le procès contre Vincent Brès, incriminé pour avoir imprimé et diffusé un abécédaire contenant des traces antitrinitaires, entrées dans le texte par inadvertance, (4) et enfin l'impression d'ouvrages ou de parties d'ouvrages non réformés dans la cité de Calvin, entre autres la Somme théologique de Thomas d'Aquin.

Dans la deuxième partie, l'auteur esquisse les luttes de préséance entre Magistrat et Compagnie des Pasteurs, devenues plus nombreuses dans les années 1570-1600. Le caractère conciliant du nouveau chef, Théodore de Bèze, facilite la tâche du Magistrat genevois soucieux de gagner du terrain. Dans cette constellation conflictuelle, le livre constitue souvent le centre des litiges: imprimer ou non, et sous quelles conditions? À quel point la réponse à ces questions varie de cas en cas, est rendu clair par la description de quelques publications particulièrement débattues. (1) La Magistrat se montre réticent à donner son aval à la littérature monarchomaque, rédigée consécutivement au massacre de Saint-Barthélemy (1572), car celle-ci est de nature à heurter trop les sensibilités politiques de la Cour française et, par conséquent, risque de nuire à la sécurité de la ville; (2) Les Pasteurs, désirant de punir les lectures considérées comme illicites (dire impudiques) dans le milieu étudiant, se heurtent à la réticence du Magistrat critiquant de façon implicite le rigorisme des Pasteurs ; (3) Le travail de Simon Goulart, qui a expurgé tas d'œuvres profanes, comme les chansons de Roland de Lassus, les Six Livres de la République de Jean Bodin, les Essais de Montaigne etc.

Dans la troisième partie, couvrant la période d'env. 1600 à 1620, (1) l'auteur commence par décrire Genève comme étant le centre du livre réformé, non sans ressentir quand-même une concurrence accrue de la part des imprimeurs français, et surtout rochelais qui, par exemple, se permettent d'imprimer des éditions de la Bible de Genève, sans tenir compte de l'octroi accordé à l'Église de Genève et à ses imprimeurs. (2) Dans la ville réformée même, la Compagnie des Pasteurs ne peut que constater la différence éclatante entre les prescriptions des ordonnances sur l'imprimerie "autrefois" respectées, et la pratique concrète où le pouvoir civil se montre dans plusieurs cas plus permissive qu'elle-même. Le fait que les œuvres d'Ovide défendues par l'entremise de la Compagnie en 1600, sont publiées dans les années 1610, est un exemple de cette évolution. La prépondérance du Magistrat sur les Pasteurs est de plus illustrée par divers duels entre Jacques Lect, conseiller et professeur de droit, et des membres de la Compagnie, d'où le premier sort comme le plus fort et donc le vrai successeur de Bèze. (3) Le marché protestant s'avérant trop restreint pour la capacité genevoise, les imprimeurs se mettent à imprimer des livres destinées aux "papistes", comme le droit canon. Nonobstant l'opposition des Pasteurs, le Magistrat se laisse convaincre à une politique de plus en plus tolérante à l'égard de telles impressions. (4) Souvent commandées par des marchands libraires lyonnais, ces publications mènent à des querelles acerbes entre les imprimeurs genevois et la main d'œuvre lyonnaise.

L'auteur conclut qu'au début du dix-septième siècle, le contrôle du livre est devenu le terrain du pouvoir civil, géré suivant les principes du pragmatisme commercial et des considérations diplomatiques. La Compagnie ne maintient sa prérogative que sur le terrain des publications religieuses. L'auteur complète son livre de quelques annexes, c'est-à-dire (1) des documents relatifs au contrôle de l'imprimerie et de la librairie genevoises (1539-1625); (2) une transcription entière des interrogatoires et des procès-verbaux concernant l'affaire Brès; (3.1) une liste chronologique répertoriant les ouvrages interdits à Genève et (3.2) les ouvrages corrigés avant, durant ou après l'impression (1560-1620). Nous pouvons conclure que le grand mérite de ce livre n'est pas seulement qu'il nous donne une idée des mécanismes qui gèrent la censure des livres à Genève, mais qu'il nous munit du modèle même d'une "censure négociée" extrêmement approprié à décrire le processus de censure partout dans l'Europe moderne, protestante ainsi que catholique.

Wim François