Rezension über:

Myriam Yardeni: Huguenots et Juifs (= Vie des Huguenots; 41), Paris: Editions Honoré Champion 2008, 228 S., ISBN 978-2-7453-1639-4, EUR 40,00
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Rezension von:
Patrick Cabanel
Université de Toulouse II - Le Mirail
Redaktionelle Betreuung:
Susanne Lachenicht
Empfohlene Zitierweise:
Patrick Cabanel: Rezension von: Myriam Yardeni: Huguenots et Juifs, Paris: Editions Honoré Champion 2008, in: sehepunkte 9 (2009), Nr. 6 [15.06.2009], URL: http://www.sehepunkte.de
/2009/06/14791.html


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Diese Rezension ist Teil des Forums "Diasporen" in Ausgabe 9 (2009), Nr. 6

Myriam Yardeni: Huguenots et Juifs

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Huguenots et juifs est la version française d'un ouvrage paru en Israël, en hébreu, en 1998, dans une collection consacrée à l'histoire de l'antisémitisme. Les responsables avaient commandé à l'auteur, Myriam Yardeni, une étude sur l'antisémitisme protestant en France, et elle a volontiers relevé le défi, avant de s'apercevoir que le degré de l'antisémitisme dans les textes des auteurs protestants des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles constituait une question "mal posée", pour reprendre une expression de Lucien Febvre. Les calvinistes n'ont pas manqué de reprendre à leur compte l'héritage antisémite chrétien. En même temps ils ont initié un phénomène inédit, et prometteur, dans l'histoire séculaire des relations entre juifs et chrétiens. Quant à distinguer trop strictement entre antisémitisme et antijudaïsme, Myriam Yardeni s'y refuse et préfère emboîter le pas à des historiens comme Shmuel Ettinger ou Jacob Katz et parler globalement de "haine d'Israël" (sinat Israel), Israël désignant ici le peuple juif et non l'État né en 1948.

La haine chrétienne d'Israël subit, avec la Réforme, une inflexion à laquelle le livre est consacré. Il est divisé en deux parties, "L'ère de l'antisémitisme" et "Le temps des rencontres et de la découverte du monde juif", dont il faut dire que les titres ne semblent pas tout à fait appropriés: en réalité, la ligne de partage, chronologique, se fait autour du traumatisme majeur dans l'histoires des protestants français, la révocation de l'édit de Nantes en 1685. Tournant chronologique mais non thématique : la "nouvelle attitude" face aux juifs a surgi dès Calvin et son premier continuateur, Théodore de Bèze, sur des bases principalement théologiques, elle s'est approfondie pour des raisons historiques et sociologiques, à savoir la longue souffrance, des années 1560 au début du XVIIIe siècle, d'une minorité inquiète, assiégée, martyrisée, dispersée et pourtant fidèle - comme les juifs, quoique à une échelle bien moindre. Il faut attendre des voix tardives du Refuge, au milieu du 18e siècle, pour voir cette analogie entre deux "restes d'Israël" s'affaiblir et l'antisémitisme traditionnel resurgir dans les sermons, mais non sans que les protestants bientôt réintégrés par la Révolution - comme les juifs - ne conservent de leur théologie et de leur histoire une affinité très particulière avec les juifs.

Le premier chapitre est peut-être le plus remarquable. L'auteur analyse le traité polémique de Calvin, Ad questiones et objecta Judaei cujusdam responsio Joannis Calvini. Yardeni choisit de ne pas reconnaître beaucoup d'importance à un texte à la fois décevant et marginal dans le corpus calvinien, et sans doute sans grande influence sur les contemporains et héritiers du Réformateur. L'essentiel, à ses yeux, est ailleurs. À commencer par la violence du vocabulaire et des analyses de Calvin à l'encontre des juifs, "peuple sot, superstitieux, entêté, aveuglé par son orgueil, ingrat, ridicule".  Ses rabbins concentrent les traits les plus négatifs. Mais l'accusation de peuple "déicide" est rare sous la plume de Calvin. Et surtout, aussi curieux que l'argument puisse paraître, Calvin est encore plus agressif et violent lorsqu'il parle des catholiques. Attention, donc, à ne pas tronquer les polémiques calviniennes, non pas que son anticatholicisme puisse faire pardonner son antijudaïsme: il nous invite simplement à le reconsidérer et à bien mesurer ce que Calvin rejette par dessus tout, non pas un peuple particulier, mais une façon, en quelque sorte universelle, juive ou chrétienne, de mal servir et de trahir Dieu. L'universalité du destin des hommes, juifs ou non juifs, Calvin la retrouve dans sa doctrine de la prédestination: certes, l'ingrat peuple juif a rejeté son Dieu, mais les chrétiens risquent d'en faire autant, avec le même châtiment à la clé. Le péché originel est le même pour tous, chrétiens aussi bien que juifs; et l'élection peut concerner aussi des juifs. Avec Calvin, les juifs retrouvent pour la première fois depuis des siècles une stature humaine, commente Myriam Yardeni.

Yardeni étudie ensuite les positions de trois grands théologiens calvinistes, Pierre Viret, Philippe Duplessis-Mornay et Théodore de Bèze. Si tous trois conservent une attitude missionnaire à l'égard de juifs appelés à se convertir, le dernier introduit une vraie rupture en osant penser et écrire que les juifs n'ont pas crucifié le fils de Dieu. Dernière remarque, dès le temps de Calvin: la tentation d'identifier le destin des protestants français persécutés à celui des Hébreux persécutés par les Empires antiques (40).

Le regard des théologiens et pasteurs protestants français sur les juifs change au XVIIe siècle, avec un retour aux thèmes classiques de l'antijudaïsme chrétien. On l'observe moins dans les catéchismes que dans les sermons. Comment expliquer cette inflexion? Yardeni propose deux pistes, l'irénisme et le millénarisme. La volonté de rapprochement entre chrétiens catholiques et protestants conduit les seconds à marquer leur différence avec le judaïsme, pour mieux affirmer ce qu'ils ont en commun avec les premiers. Quant au millénarisme protestant, si puissant dans l'Angleterre du milieu du XVIIe siècle, mais aussi chez le Jurieu d'après la Révocation, et si puissamment philosémite, il conduit les théologiens désireux de résister à son emprise à marquer un raidissement à l'encontre des juifs. Même au coeur de la Révocation, les pasteurs continuent à dénoncer les fautes des juifs, comme pour mieux exorciser les propres fautes des protestants à l'encontre du Dieu qui, selon eux, vient de se résoudre à les frapper.

Le traumatisme de la Révocation et l'expérience de l'exil n'en vont pas moins entraîner un changement de regard sur les juifs. Dans la seconde partie de l'ouvrage, l'auteur étudie quelques très grands noms de la République huguenote des lettres: Pierre Bayle, Jacques Basnage, Pierre Jurieu. Elle oppose Bayle à Basnage, Bayle étant tenu pour le père de la tradition anti-juive des Lumières (spécialement chez d'Holbach et Voltaire), Basnage étant, à l'inverse, celui de la tradition pro-juive.

Il en va tout autrement de Basnage, dont la monumentale Histoire des juifs, parue au début du 18e siècle, propose deux nouveautés: elle embrasse leur destin sur une très longue période, proprement historique, et les situe dans le nouveau cadre d'une tolérance religieuse en train de se constituer, spécialement dans ces Provinces-Unies où Basnage s'est réfugié, comme tant d'autres huguenots (et juifs). L'historien, du reste, vante la grandeur de son pays d'accueil et la relie directement à la tolérance et à l'amour de la liberté qui formeraient deux de ses principes fondamentaux. Les Provinces-Unies seraient récompensées, par leur essor même, de leur générosité à l'égard des juifs, hier - et, désormais, des huguenots, un argument qui est certes de l'ordre du non-dit, mais facile à décrypter, et qui construit, "presque tacitement" (129), un autre parallèle entre histoire des juifs et histoire des huguenots.

Le millénariste Jurieu, dont l'auteur définit si bien le philosémitisme comme "abstrait et théologique, voire utopique" (135), est lui aussi un partisan de la tolérance pour les juifs, le magistrat étant appelé, à ses yeux, à garantir leur sauvegarde jusqu'à ce que Dieu réintervienne dans l'histoire des hommes.

Les mêmes Pays-Bas du Refuge huguenot continuent à se trouver dans le chapitre VI, avec David Martin, le traducteur de la Bible, Élie Benoist, l'historien de l'édit de Nantes, Henri Basnage de Beauval, le fondateur du périodique Histoire des Ouvrages des Savans, etc. Son exploration des divers Refuges conduit Myriam Yardeni en Angleterre (avec Jean-Baptiste Renoult), à Genève (avec l'Uzérien Firmin Abauzit et le Cévenol Jacques Plantier), en Brandebourg (avec Jacques Abbadie, Charles Ancillon, Isaac de Larrey, Isaac de Beausobre).

Une inflexion notable s'observe à la fin du Refuge proprement dit, au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle: ses représentants, un Formey à Berlin, un Chauffepié à Amsterdam, s'éloignent aussi bien de leurs collègues des générations précédentes que d'un Calvin ou d'un Bèze, et retrouvent les accents parfois très durs d'un antisémitisme chrétien traditionnel. Myriam Yardeni avance l'hypothèse d'une assimilation grandissante de pasteurs et d'intellectuels qui ne se vivent plus comme des réfugiés mais comme des membres à part entière d'Églises et de nations "établies", qu'il s'agisse de la Prusse ou de la Hollande. Les sermons prêchés au "Désert", dans une France au protestantisme clandestin mais de plus en plus tacitement accepté, offrent une tonalité voisine, quoique adoucie. Si l'on laisse de côté pasteurs et sermons pour s'intéresser aux "intellectuels" protestants qui se battent, dans la deuxième moitié du siècle, pour obtenir la liberté du culte ou tout au moins la tolérance, on observe des formes de dépit, de la part de certains, face à des juifs qui bénéficient d'une plus grande bienveillance de la part des autorités. Quant à Antoine Court, il salue hautement la Hollande et sa prospérité, qu'il rapporte directement à sa tolérance, et, dans sa Lettre d'un patriote (1756) il ne manque pas d'inclure les juifs aux côtés des diverses familles chrétiennes.

Vienne le temps de l'Assemblée nationale, au début de la Révolution, quand, un député protestant comme le pasteur Rabaut Saint-Étienne demande l'égalité de droit pour les juifs et les protestants aussi bien que pour les catholiques. L'auteur peut dès lors s'acheminer vers l'épilogue de son livre: même si ce n'était pas son propos, elle tient à souligner la part prise par les protestants français dans le dreyfusisme puis dans l'aide aux juifs au cours des années 1940.

Patrick Cabanel